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Le problème à trois corps du capitalisme.Sur la gestion autoritaire du désastre (et les moyens de lui faire face)

Un fidèle lecteur et auteur de L’Antivol nous a transmis cette recension du livre éponyme de Romaric Godin, journaliste à Médiapart et codirecteur de collection à La Découverte. Publié dans le mensuel Courant Alternatif d’octobre 2026, l’article offre une vue synthétique et critique fouillée d’un ouvrage qui cherche lui-même à présenter une vision panoramique du « moment » capitaliste. Et des « moyens de lui faire face », il est vrai moins bien traités ainsi que l’indiquent les parenthèses placées en sous-titre. Mais rien n’interdit à quiconque d’y contribuer…

Camille a quitté l’Université

En juin 2026, Camille a démissionné de l’université. Une décision mûrement réfléchie, un ras-le-bol qui montait d’année en année. Alors, au vu de la situation actuelle avec les mobilisations des lycéens et des étudiants, on s’est dit que ça serait bien de la revoir et de comprendre ce qui l’a fait partir. Parce que Camille, c’était une de nos profs de la fac de socio de l’université de Tours. Elle nous retrouvait deux fois par semaine pour nous apprendre à enquêter, à observer et analyser le réel. Tenace, sérieuse, engagée, critique du capitalisme, passionnée de sociologie, adepte de l’autogestion, elle voulait nous faire réfléchir. C’était souvent une des seuls profs qu’on croisait en manif. Alors, on l’a retrouvée et on l’a fait causer !

Écran total

En juin 2026, Camille a démissionné de l’université. Une décision mûrement réfléchie, un ras-le-bol qui montait d’année en année. Alors, au vu de la situation actuelle avec les mobilisations des lycéens et des étudiants, on s’est dit que ça serait bien de la revoir et de comprendre ce qui l’a fait partir. Parce que Camille, c’était une de nos profs de la fac de socio de l’université de Tours. Elle nous retrouvait deux fois par semaine pour nous apprendre à enquêter, à observer et analyser le réel. Tenace, sérieuse, engagée, critique du capitalisme, passionnée de sociologie, adepte de l’autogestion, elle voulait nous faire réfléchir. C’était souvent une des seuls profs qu’on croisait en manif. Alors, on l’a retrouvée et on l’a fait causer !

Merci d’avoir accepté de répondre à nos questions. On a appris que tu as démissionné du département de sociologie depuis juin 2026, et là, quelques semaines après la rentrée il y a les mobilisations des lycéens et des étudiants ! On s’est dit qu’il y a sûrement un lien entre les raisons de ton départ, et les lycéens et les étudiants qui dénoncent leurs conditions d’étude. Tu pourrais nous dire pourquoi tu as démissionné ?

Je suis partie pour de multiples raisons. Tout d’abord, parce que j’enseigne depuis plus de 10 ans à l’université et que j’éprouve un sentiment d’usure, qui est normal après toutes ces années, mais qui est aussi profondément lié aux conditions dans lesquelles j’ai exercé. C’est pourquoi, pour moi, cette démission est d’ordre politique. C’est de là que découle cette « usure » dont je parle. L’université est dans un état de désintégration complète. Les conditions d’accueil des étudiants et les conditions d’enseignement sont extrêmement dégradées. L’année dernière, je me suis retrouvée avec un groupe de 42 étudiants en première année pour un TD (1). Les salles de cours sont souvent trop petites, le matériel informatique est obsolète, il n’y a presque pas de chauffage en hiver, des fenêtres qui ne ferment plus, etc. Aussi, parmi ces étudiants, 80% d’entre eux se retrouvent en sociologie parce que c’est leur dernier vœu Parcoursup et qu’ils n’ont pas été pris dans les filières de leurs choix. C’est un véritable défi de faire aimer la socio à des personnes qui, a priori, n’ont pas souhaité suivre cette voie ! Et puis, il y a aussi des relations sociales qui se dégradent, avec des étudiants peu voire pas du tout intéressés, usant et abusant des téléphones et recourant à l’intelligence artificielle. Bref, j’avais l’impression de faire garderie par moment. Même si bien sûr, on arrive toujours à intéresser quelques-uns, j’ai eu des groupes d’étudiants super, avec qui il y avait une dynamique d’apprentissage basée sur la réciprocité. Ensuite, très clairement, je fais partie des petites mains de l’université, payées pas cher, les précaires, ceux qu’on appelle les « chargés de cours » et qui essuient les plâtres, souvent à la place des titulaires, des effets de Parcoursup, de la surcharge des classes, etc. Et ça, ce n’était plus possible…

Les chargés de cours, les titulaires, ton salaire, on ne comprend pas trop, tu pourrais nous expliquer un peu plus ton statut ?

Oui, j’ai été chargée de cours, c’est-à-dire que j’avais un statut de vacataire. En fait, il y a les enseignants-chercheurs qui sont titulaires de leur poste, ils sont donc fonctionnaires. Et il y a l’armée des vacataires, souvent étudiants en thèse ou qui continuent de donner des cours après leur thèse dans l’attente d’un poste de titulaire. Les vacataires sont extrêmement nombreux dans l’université française. Ils représentent 64% des enseignants de l’université ! (2) Et généralement, tu les retrouves en première ligne auprès des étudiants de première, deuxième et troisième année. Un vacataire, pour une heure de TD est payé environ 42 euros bruts de l’heure. Les heures de préparation et de correction ne sont pas comptées. Et souvent, on ne dispose pas de bureau pour travailler. Si les politiques néolibérales sont largement responsables de cette situation inadmissible – situation qui consiste à mettre en présence les précaires vacataires enseignants et les étudiants déçus et perdus de Parcoursup qui sont eux aussi souvent de graves situations de pauvreté et précarité – c’est aussi la responsabilité des titulaires. On ne les pointe pas souvent mais ils sont les acteurs de ces politiques néolibérales.

En socio ? Les profs acteurs et responsables des politiques néolibérales ? C’est pas un peu contradictoire avec ce qu'ils nous enseignent ?

Cela fait justement partie des hypocrisies qui règnent et qui ne sont pas assez dénoncées car les vacataires sont souvent dépendants de ces titulaires, pour obtenir une bourse ou un poste par exemple. Mais certains titulaires ont une part de responsabilité dans l’application des politiques néolibérales qui mettent « l’université en miettes », selon l’expression utilisée par le sociologue Yves Dupont. Ils ont accepté la diminution des postes de titulaires au profit des vacataires, et au profit de logiques de carrières personnelles. Même s’ils sont eux-mêmes pris dans les logiques ultralibérales de destruction du service public, de mise en concurrence des uns contre les autres à travers la course à l’« excellence académique », ils utilisent les vacataires pour « remplir » les heures d’enseignement qui doivent être faites. Et ils entraînent leurs étudiants dans ces logiques. Aujourd’hui, un étudiant en deuxième année de Master, qui voudrait potentiellement faire une thèse, doit avoir déposé son sujet de thèse avant d’avoir écrit son mémoire de Master, et passer une série d’entretiens pour potentiellement prétendre à une bourse doctorale. C’est effrayant et révoltant ! Les étapes nécessaires à la formation de l’esprit ne sont plus respectées, on plonge les étudiants dans la logique de carrière avant la constitution d’un savoir !

Et toi, quel est ton parcours ?

J’ai suivi un parcours classique dans la formation universitaire. Licence, Master, Doctorat. J’ai financé ma thèse en travaillant à côté. C’est pendant la thèse que j’ai commencé à donner des cours à la fac, j’ai assuré des cours en amphithéâtre, en TD, etc. dans différentes filières : au département de sociologie, de psychologie, de musicologie, d’administration économique et sociale, en travail social, etc. Des fois, je pouvais avoir jusqu’à 11 heures de cours dans une journée. Aujourd’hui, je ne regrette pas ma démission mais je continue à ne pas accepter l’inacceptable, c’est-à-dire les effets nocifs et destructeurs du capitalisme sur nos vies, nos psychologies, notre environnement, nos savoirs.

Et enfin, on a une dernière question. On suppose que tu soutiens le mouvement des lycéens et des étudiants. Qu’est-ce que tu aurais comme idée pour soutenir notre mobilisation ?

Déjà, vous ne pouvez pas savoir le plaisir que ça me fait de voir cette mobilisation ! Vous faites une très belle démonstration d’intelligence politique. Et cette intelligence doit s’exprimer dans les facs. Ce que je veux dire par là, c’est qu’à l’heure actuelle, depuis quelques mobilisations étudiantes déjà, la logique de l’ordre sécuritaire est entrée dans les têtes des présidences universitaires. Elles ferment donc les universités par souci de « précaution » et de garantie de la « sécurité ». Or, la fac c’est aussi un lieu de vie politique, cet espace vous appartient ! Et il pourrait être super intéressant d’en faire un labo d’idées révolutionnaires avec des débats, des conférences, des projections, des ateliers, bref reprendre la main de ce dont on vous a dépossédé !

Notes

  1. (1) TD = travaux dirigés
  2. (2) Nos services publics, « L’explosion du recours aux vacataires, ou l'ubérisation de l'enseignement supérieur. L’université, entre illégalité et désorganisation », 2024, https://nosservicespublics.fr/vacataires

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