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Le problème à trois corps du capitalisme.Sur la gestion autoritaire du désastre (et les moyens de lui faire face)

Un fidèle lecteur et auteur de L’Antivol nous a transmis cette recension du livre éponyme de Romaric Godin, journaliste à Médiapart et codirecteur de collection à La Découverte. Publié dans le mensuel Courant Alternatif d’octobre 2026, l’article offre une vue synthétique et critique fouillée d’un ouvrage qui cherche lui-même à présenter une vision panoramique du « moment » capitaliste. Et des « moyens de lui faire face », il est vrai moins bien traités ainsi que l’indiquent les parenthèses placées en sous-titre. Mais rien n’interdit à quiconque d’y contribuer…

Sylvie

Tant de numérique et d’idiots authentiques (IA) vous effraient autant qu’ils vous lassent ? Alors soignez votre « temps réel » en lisant avec attention les 45 Un fidèle lecteur et auteur de L’Antivol nous a transmis cette recension du livre éponyme de Romaric Godin, journaliste à Médiapart et codirecteur de collection à La Découverte. Publié dans le mensuel Courant Alternatif d’octobre 2026, l’article offre une vue synthétique et critique fouillée d’un ouvrage qui cherche lui-même à présenter une vision panoramique du « moment » capitaliste. Et des « moyens de lui faire face », il est vrai moins bien traités ainsi que l’indiquent les parenthèses placées en sous-titre. Mais rien n’interdit à quiconque d’y contribuer…

À la base, ce livre démontre une thèse familière aux lectrices et lecteurs de Courant Alternatif : c’est l’accumulation du capital qui est à la source tant de la destruction de la planète, que de la crise économique et de la crise anthropologique. Il montre que toute tentative de solution à l’un de ces problèmes aggrave les deux autres. Et que la seule façon de sortir de cette course à l’abîme, c’est de sortir du capitalisme.

Alors, quel est l’intérêt de ce livre ? Tout d’abord, sa démonstration. Il reprend la thèse de la baisse tendancielle du taux de profit et explique que les gains de productivité qui devraient la compenser sont de plus en plus difficiles à obtenir. En quoi consiste cette thèse, développée par Marx dans le livre 3 du Capital ? La source du profit, c’est l’exploitation de l’homme par l’homme, la plus-value. Avec l’accumulation du capital et les progrès technologiques, la part du capital constant ou machines ou travail mort dans le capital avancé est de plus en plus élevée, or c’est du travail vivant que vient le profit. D’où une tendance à la baisse de son taux à taux d’exploitation (1) constant. Ce qui intéressait Marx, plus que cette tendance à la baisse, c’est comment elle poussait le capital à innover sans cesse et se renouveler pour l’enrayer, ce qu’il appelle les contre-tendances. Ce phénomène de baisse tendancielle du taux de profit est aggravé par l’augmentation de la part des activités improductives (finance, marketing, encadrement, surveillance…). Ce sont des activités nécessaires au capital, mais qui ne sont pas par elles-mêmes créatrices de richesse, donc de plus-value. Romaric Godin explique aussi comment la finance a pris le relais à la fin du fordisme comme moteur de la croissance, ce qui ne pouvait qu’être un échec à moyen terme, la finance s’abreuvant à la source de la plus-value sans en produire par elle-même. Il analyse l’importance croissante de la rente, mais maintenant sous une forme capitaliste (ce qu’elle n’a pas toujours été), comme un moyen pour les grandes entreprises de capter la plus-value extraite, et refuse le qualificatif de techno-féodalisme.

L’auteur qualifie la situation actuelle de nouveau capitalisme d’État. L’investissement productif est soutenu par de grands plans d’investissement, l’État redéfinit les flux de capitaux par ses mesures fiscales et réglementaires, on peut parler du rôle croissant des fonds souverains, il discipline les relations sociales internes mais aussi les relations entre capital national et capitaux étrangers et il offre un coussin de protection en cas de crise. « La validation de la valeur par le marché devient secondaire. Ici, l’État-dérisqueur vient construire un prix fictif correspondant à un niveau d’accumulation souhaité. Il le fait par des garanties monétaires, via les partenariats public-privé, des aides directes ou encore un soutien financier. » On peut prendre l’exemple de la production nucléaire d’électricité. C’est la façon la plus chère de produire de l’électricité. La relance du nucléaire ne tient que grâce au financement de l’État et n’obéit à aucune logique capitaliste classique de recherche du profit. Par contre, des millions sont distribués aux organismes et entreprises nucléaristes (2). « Un des points essentiels de cette évolution est le rapport à l’État. (…) Et c’est parce que l’État est devenu aussi important dans le processus de création de valeur que désormais son contrôle direct durable par le capital devient indispensable. (…)C’est pourquoi ce nouveau régime est profondément autoritaire : toute opposition à cette capture de l’État – qui utilise pleinement sa puissance sociale et répressive pour le seul profit du capital – doit être éliminée. » Ceci favorise bien sûr de nouvelles contradictions internes au capital, notamment dans la chasse aux partenariats lucratifs et le lobbying pour des règles diverses.Enfin, les États tentent de sécuriser les chaînes de production très largement mondialisées, ce qui signifie un retour en force de l’impérialisme. « L’idée centrale est que le néolibéralisme n’est plus une option et que, partant, le capitalisme ne peut plus fonctionner comme dans les années 2000. (…)Une croissance structurellement faible, un État en voie d’hybridation avec le capital, une coupure du lien entre démocratie et capitalisme et une gestion de la « polycrise » par le déni. Tous ces traits dessinent désormais une forme de régime d’urgence du capitalisme où la société, la nature et l’homme sont priés d’accepter les destructions exigées par le capital. »« La recherche de la puissance semble prendre la priorité, mais c’est une illusion d’optique. L’accumulation reste l’objectif central des grandes puissances, mais désormais, les moyens pour la renforcer ne sont plus la compétitivité sur les marchés, mais la puissance géopolitique. »« La conséquence de cette évolution est la reprise de la course aux armements. »

Le capitalisme est indissociablement exploitation de l’homme et exploitation de la nature. « Il lui faut soumettre la nature et détacher entièrement la nature de l’humain, en faire une simple réserve de ressources. Après avoir réifié (3) l’humain, le capital a réifié la nature, nié son caractère vivant et autonome pour en faire une marchandise comme une autre »Comme l’écrivait Marx, « le travail aliéné rend étranger à l’homme la nature et lui-même. »Romaric Godin critique le développement des forces productives prôné par une partie du mouvement ouvrier, et reprend à son compte le terme de capitalocène. Il critique la culpabilisation des consommateurs, qu’il décrit comme un renversement du réel. « En réalité, toute prétention à la sobriété dans un régime où l’accumulation est centrale est un leurre. » La crise écologique ne se limite pas au réchauffement climatique.« La logique de la croissance verte est une logique de marchandisation de la nature, un pas supplémentaire de l’impérialisme du capital vers la domination complète de la vie. » On crée« des marchés qui permettent d’évaluer un niveau « acceptable »monétairement, c’est-à-dire en dehors de toute réalité vécue, de la dégradation écologique ». La crise écologique devient alors une contrainte comme une autre, sur laquelle on peut faire des arbitrages. La croissance verte n’est pas non plus une solution au manque de disponibilité des énergies fossiles.La dématérialisation est un trompe-l’œil. Notamment, « la Big Tech pouvait fonctionner avec un capital physique limité, leur force c’était les « intangibles », les algorithmes et les logiciels.(…) Désormais, pour rester dans la course, il faut investir dans du capital physique, comme des data centers », ce qui plombe leur rentabilité.R. Godin explique que le capitalisme contemporain ne peut se permettre de prendre en compte la destruction de l’environnement, et doit donc camper dans le déni, un déni de plus en plus massif au fur et à mesure que cette destruction s’aggrave.

Il reprend ensuite la crise anthropologique du capital sous le titre « la maladie des besoins ». Le capitalisme doit sans cesse créer de nouveaux besoins, qui s’imposent aux individus en donnant l’impression d’être indispensables. « Le contrôle du temps des individus devient alors une nécessité non seulement pour produire de la marchandise, mais aussi pour pousser encore plus loin le règne de la non-vie. Les réseaux sociaux incarnent une forme d’aboutissement de cette évolution. Ils sont, par excellence, le règne de la vie falsifiée (…) Enfin, ils sont eux-mêmes des marchandises porteuses de désir de marchandises. » Il y a cependant une limite physique à ce temps, les journées n’ayant que 24 heures.« Nous devons donc payer – et toujours plus – pour que l’on occupe notre temps et que nous alimentions en permanence, par nos données, les moyens de notre propre dépendance. Et la seule façon de réaliser ce miracle, c’est l’addiction. »« Une des particularités du nouveau régime d’accumulation est sa capacité à modeler une réalité parallèle et à la rendre crédible. »« Si l’homme peut se passer de l’intelligence artificielle générative, le capital se chargera de la rendre indispensable à la vie humaine, puisque lui-même en a besoin. »« Cette falsification des besoins vient néanmoins s’opposer aux besoins de la vie réellement vécue. » En fait, plus la force de travail est socialisée, plus le capital a besoin d’atomiser les individus. Le travail est de plus en plus déshumanisé, de plus en plus dissocié de l’ouvrage produit.« ll n’est plus que le salaire qui permet la « survie augmentée », salaire souvent insuffisant pour faire face aux exigences de cette « survie augmentée ». » De plus,« la croissance verte ne réduit pas la dépendance à la marchandise mais, au contraire, la renforce via la logique de marchandisation de la nature. La contradiction entre le monde du capital et le monde réellement vécu ne peut donc qu’en être aggravée. » Le mécontentement est donc omniprésent,« mais un mécontentement qui cherche son objet parce qu’il se déploie à l’intérieur de l’aliénation. »

Romaric Godin cherche bien sûr des pistes de sortie, qu’il appelle « lignes de fuite » : retrouver le chemin de l’histoire et la centralité de la lutte des classes, lutter contre l’aliénation, combattre l’emprise technologique… Pour lui, l’aspiration à la démocratie, au sens réel et non électoraliste du terme, peut être un socle de base. Il oppose la notion de fête (une grève peut être une fête) à celle de spectacle. Il faut repenser la notion de richesse, nier la richesse capitaliste comme source unique de la richesse sociale. Toutes ces pistes sont intéressantes, mais un peu floues et fumeuses. Mais peut-il en être autrement ?

Ce livre n’est pas parfait. Il fait notamment l’impasse sur le colonialisme, ce qui n’est pas rien. On peut reprendre ici une partie des critiques de Robert Ferro sur le site de Des nouvelles du front (4). Il ne tient pas assez compte de la mondialisation. Il y a des gains de productivité dans d’autres pays que les puissances occidentales. Les technologies de l’information et de la communication ne se résument pas à des gadgets, elles ont joué un rôle clé dans la délocalisation, en permettant de gérer à distance quasiment instantanément les ateliers et une mise en concurrence généralisée. R. Godin qualifie sans doute un peu vite de contre-tendances à la baisse du taux de profit toutes les stratégies développées par le capital. R. Ferro conteste ainsi la thèse d’une baisse des gains de productivité. Si le développement des activités improductives pousse à la baisse du taux de profit, il suppose à la base un taux élevé de plus-value dans l’industrie et des gains de productivité. Surtout, c’est extrêmement difficile à calculer dans un contexte mondialisé. De plus, on ne peut assimiler gains de productivité et augmentation de la plus-value. Il est très difficile d’utiliser une comptabilité créée par et pour le capital pour tenter d’estimer des montants pour des concepts issus du marxisme. Le bénéfice de la comptabilité n’est pas le profit au sens marxiste du terme. Le débat sur un déclin ou au contraire une augmentation du taux d’exploitation n’est pas tranché. R. Ferro conteste également la thèse d’un plafond qui aurait été atteint lors des 30 Glorieuses. Il est vrai qu’on a un peu trop souvent écrit dans l’histoire que le capitalisme était à bout de souffle (déjà Lénine…). Il refuse enfin l’assimilation entre finance et capital fictif. Mais c’est un débat théorique complexe (et important) que nous n’avons pas la place d’aborder ici.

Notes

  1. Le taux d’exploitation, c’est le rapport entre la plus-value dégagée et la valeur de la force de travail.
  2. Cet exemple n’est pas dans le livre, qui ne parle pas du nucléaire.
  3. Transformé en objet.
  4. Robert Ferro, Le capitalisme est-il en bout de course ?, Des nouvelles du front, juin 2026, dndf.org

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