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Qui était vraiment Jacques Delors ?

« Regardons ce que voile cette auréole… » On est, dès les premières lignes, prévenu. En quelques pages, bien senties et documentées, l’auteur nous brosse le portrait « non autorisé », iconoclaste, de Jacques Delors, figure centrale du tournant de 1983 et de la construction de l’Union européenne. À lire et méditer par tous ceux qui ont oublié, n’ont rien vu ou voulu voir

Yves Repussard

« Regardons ce que voile cette auréole… » On est, dès les premières lignes, prévenu. En quelques pages, bien senties et documentées, l’auteur nous brosse le portrait « non autorisé », iconoclaste, de Jacques Delors, figure centrale du tournant de 1983 et de la construction de l’Union européenne. À lire et méditer par tous ceux qui ont oublié, n’ont rien vu ou voulu voir, ou n’ont tout simplement pas connu cette « sainteté ». On savourera aussi la dernière phrase, pointant un grand classique du du genre...

Jacques Delors (1925-2023) a été un homme politique important de la seconde partie du XXe siècle ; V. Giscard d’Estaing lui-même n’avait-il pas dit (1) : « Les Commissions successives ont été dirigées par des personnages moyens, pas Jacques Delors, qui fut un excellent président. » Il se présentait comme social-démocrate mais passe généralement pour avoir été un socialiste et un saint européen. Regardons ce que voile cette auréole…

Chrétien-social, cadre à la Banque de France, adhérent de la CFTC, opposé aux tendances influencées par le marxisme, proche du personnalisme, passé à la CDFT, membre du Parti socialiste unifié (PSU), il a travaillé avec Jacques Chaban-Delmas de 1962 à 1974. En 1974, il adhère au Parti socialiste et se rapproche de François Mitterrand. Député européen en 1979, il a été nommé ministre des Finances en 1981 dans le gouvernement de Pierre Mauroy.

Ministre des Finances, il a voulu très rapidement mettre fin aux « réformes » au nom de la théorie des équilibres macro-économiques et de la lutte contre l’inflation. Il a imposé le tournant de la rigueur budgétaire, la désindexation des salaires et la privatisation des services publics. Avec François Mitterrand, il a substitué l’idéal européiste à l’idéologie socialiste et a converti le Parti socialiste au néolibéralisme.

Quatre ans après sa nomination à Bercy, il affirme clairement et crûment que :

« Tous les Français devront se convertir d’urgence à l’esprit du marché. (…)

« La protection que nos sociétés ont prodiguée à nos concitoyens aura pour résultat de les affaiblir. (…) 

« L’indemnisation du chômage en France et dans tous les pays européens ne constitue rien de moins qu’une puissante incitation à ne pas travailler. (…)

« Il faudra en finir avec ce tabou de la protection intégrale pour tous. (…)

« Une société progresse aussi grâce à ses inégalités. » (2)

Nommé président de la Commission européenne en 1985 sur la suggestion d’Helmut Kohl, il fut le grand architecte de la construction de l’Union, avec la complicité bienveillante de l’ultra-libérale Margareth Thatcher et de l’ordo-libéral chancelier allemand. C’est bien lui l’ordonnateur de cette Europe de l’Acte unique (1986) et du traité de Maastricht (1992) qui a gravé dans le marbre les règles de la concurrence et du libre-échange qui ont imposé le processus de libéralisation et de privatisation des grands services publics (téléphone, énergie, transports…).

Un saint soumis et complice

C’est l’ERT qui a donné à Jacques Delors le projet qu’il fera reprendre quasi intégralement par la Commission sous le nom d’Acte Unique.

En 1983, Pehr Gyllenhammar, président du constructeur automobile suédois Volvo, réunit dix-sept dirigeants d’entreprise (3) afin de créer une organisation qui serait politiquement puissante à Bruxelles. Le groupe va se faire connaître sous le nom de Table ronde de chefs d’entreprises européennes (European Round-Table of Industrialists, ERT). Les membres français de l’ERT – Roger Fauroux de Saint-Gobain, Olivier Lecerf de Lafarge-Coppée et Antoine Riboud de BSN – sont alors considérés comme de « jeunes Turcs » au sein du CNPF. L’ERT s’est donné pour objectif de promouvoir un « agenda » industriel pour l’Europe. « Le marché européen doit constituer la base unifiée, indispensable pour que les entreprises européennes puissent devenir des concurrents puissants sur les marchés mondiaux. »

Le projet « Europe 1990 » de l’ERT a constitué un schéma directeur pour le Livre blanc sur le Marché unique que la Commission européenne publiera plus tard. Pour s’assurer que les dirigeants politiques iraient jusqu’au bout de leur engagement, l’ERT a constitué un groupe chargé de veiller à la mise en œuvre effective du projet. L’influence politique de l’ERT ne s’est pas arrêtée avec l’avènement du marché unique, elle n’a fait que commencer à ce moment-là. (4)

Table ronde n’est pas un sigle innocent. Il est très probable que ces chefs d’entreprise ne l’aient pas choisi par inadvertance ; ils ont pour la plupart une très bonne éducation, de bonnes connaissances historiques et n’ignoraient probablement pas l’existence de la Table Ronde de l’anglais Cecil Rhodes (la Rhodésie), directeur de la colonie du Cap, créée à la fin du XIXe siècle avec la prétention affirmée de dominer le monde entier. C’est un autre chapitre de la même histoire de la domination capitaliste.

Favorable aux grandes sociétés multinationales, J. Delors a complètement adopté les logiques de marché, fait tomber les barrières commerciales, les frontières fiscales et dérégulé les marchés financiers avec un cynisme incroyable quant à ses conséquences. (5)

L’Acte unique, les traités de Maastricht, Amsterdam, Nice et Lisbonne ont été des étapes clés de l’avancée du projet supranational (américain) de Jean Monnet, piloté et finalisé par Jacques Delors, instituant progressivement un pouvoir communautaire qui dissout ceux des États dans le libre-échange mondial. Dès lors, l’Europe (ou plutôt l’UE) a pu procéder à la libération des mouvements de capitaux, y compris vis-à-vis des pays tiers, avènement d’une dérégulation complète de la finance, entraînant la désindustrialisation de la France.

Jusqu’à quand faudra-t-il répéter que l’Union européenne n’est pas l’Europe ni la solution miracle à tout problème mais la justification et l’organisation par les USA de la soumission aux intérêts de leurs industries supranationales par l’institutionnalisation juridique du néo-libéralisme, autrement dit de la supériorité en droit de la souveraineté politique des entreprises (6) ou plutôt des capitalistes anglo-saxons ? C’est ce que Cecil Rhodes exprimait au XIXe siècle, ce que Walter Lippman, Friedrich Hayek et Milton Friedman ont théorisé avant la première guerre mondiale, ce que les réseaux américains et leurs chevaux de Troie Jean Monnet, Robert Schuman et Walter Hallstein ont orchestré dès que la paix a été signée en 1945, ce que G. Pompidou, V. Giscard, F. Mitterrand, J. Delors, J. Chirac, N. Sarkozy, F. Hollande et E. Macron ont continué et presque parachevé.

La lucidité de Mendès

Jacques Delors a été l’un des principaux artisans de cette institution européenne du néolibéralisme ; il n’a fait que développer le projet qui était inscrit en toutes lettres dans le traité de Rome créant le marché commun, comme Pierre Mendès France l’avait compris et expliqué dans son discours du 18 janvier 1957 à l’Assemblée nationale pour s’opposer à la ratification de ce traité par le Parlement (7). Sans succès en dépit d’un discours remarquable d’intelligence sur le sens de ce traité et ses conséquences.

Dans sa conclusion, Pierre Mendès France exprimait ses inquiétudes fondées sur la lecture du texte dont la logique permettrait à l’Allemagne de restaurer sa puissance au détriment de la France et de ses voisins :

« La difficulté même de notre entreprise et de notre politique ne doit pas nous faire oublier notre véritable intérêt et ne doit pas nous faire renoncer à organiser l’Europe avec un équilibre sain et non sous l’influence décisive et unilatérale de l’Allemagne.

« Le projet de marché commun tel qu’il nous est présenté ou, tout au moins, tel qu’on nous le laisse connaître, est basé sur le libéralisme classique du XIXe siècle, selon lequel la concurrence pure et simple règle tous les problèmes.

« Dix crises graves, tant de souffrances endurées, les faillites et le chômage périodique nous ont montré le caractère de cette théorie classique de résignation. En fait, la concurrence qui s’instaurera dans le cadre du traité tel qu’il est aujourd’hui – mais je veux croire qu’il est encore perfectible – n’assurera pas le triomphe de celui qui a, intrinsèquement, la meilleure productivité, mais de ceux qui détiennent les matières premières ou les produits nécessaires aux autres, des moyens financiers importants, des productions concentrées et intégrées verticalement, de vastes réseaux commerciaux et de transport, de ceux aussi qui ont les moindres charges sociales, militaires et autres.

« Lorsque le nouveau régime entrera en vigueur dans quelques mois, au début de 1958, nous serons probablement en grave difficulté de devises, chacun le sait ici. Nous devrons accepter aussitôt un surcroît d’importations sans avoir aucune possibilité de les solder. Nous devrons aussi subir une correction de changes que certains croient inévitable mais qu’il vaudrait mieux, si nous devons vraiment la faire, organiser librement, selon nos propres décisions, plutôt que dans les conditions imposées par une technocratie internationale où nous n’avons jamais trouvé beaucoup de compréhension et de soutien jusqu’à présent.

« (...) Quelle est la portée réelle d’une certaine clause, assez mystérieuse, sur le passage de la première à la deuxième étape, en fonction d’accords agricoles passés dans l’intervalle ?

« (...) L’abdication d’une démocratie peut prendre deux formes, soit le recours à une dictature interne par la remise de tous les pouvoirs à un homme providentiel, soit la délégation de ces pouvoirs à une autorité extérieure, laquelle, au nom de la technique, exercera en réalité la puissance politique, car au nom d’une saine économie on en vient aisément à dicter une politique monétaire, budgétaire, sociale, finalement “une politique”, au sens le plus large du mot, nationale et internationale.

« Si la France est prête à opérer son redressement dans le cadre d’une coopération fraternelle avec les autres pays européens, elle n’admettra pas que les voies et moyens de son redressement lui soient imposés de l’extérieur, même sous le couvert de mécanismes automatiques... »

Aveux et apories de la sainteté

Serge Le Quéau témoigne des confidences que Jacques Delors fit à des militants lors du 41ème congrès confédéral de la CFDT, le 25 novembre 1988, dans un salon du parlement de Strasbourg à l’occasion de la remise de la légion d’honneur à Jacques Chérèque (8). « Il déclara sous les applaudissements de la salle: le syndicalisme-pognon a son avenir derrière lui” (…) « Puisque nous sommes entre amis et en petit comité, je puis vous dire que je suis également extrêmement fier d’avoir réussi à faire trois choses importantes à mes yeux, quand j’étais au gouvernement. Premièrement j’ai réussi à désindexer les salaires, ce qu’aucun gouvernement de droite n’a jamais réussi à faire alors qu’ils en rêvaient depuis toujours. Deuxièmement j’ai réussi à imposer au pays, sans révolte sociale, un plan de rigueur qui a dû faire pâlir Raymond Barre de jalousie. Troisièmement et surtout, j’ai réussi à convaincre mes amis socialistes qu’il fallait donner la primauté au marché et donc rétrocéder au secteur privé marchand les services publics non régaliens.” »

En mars 2020, ce partisan du fédéralisme qui n’avait eu de cesse d’instaurer la concurrence entre les États déclare souhaiter plus de coordination et de coopération entre eux, afin de préserver la construction européenne (9). Il déplore à la fin de sa vie l’individualisme de nos sociétés (10).

Notes

  1. Interview de VGE par Roger Thérond : https://www.elysee.fr/front/pdf/elysee-module-4602-fr.pdf
  2. Philippe Alexandre & Jacques Delors, En sortir ou pas ?, Grasset, 1985.
  3. Umberto Agnelli, Fiat, Italie ; Carlo Benedetti, Olivetti, Italie ; Kenneth Durham, Unilever, Grande Bretagne ;  Pehr Gyllenhammar, Volvo, Suède ; John Harvey-Jones, ICI PLC, Grande Bretagne ; Helmut Maucher, Nestlé, Suisse ; Curt Nicolin, ASEA, AB Suède ; Antoine Riboud, BSN, France ; Dieter Spethmann, Thyssen AG, Allemagne ; Peter Baxendell, Shell, Grande Bretagne ; Wide Dekker, Philips, Pays-bas ; Roger Fauroux, Saint Gobain, France ; Bernard Hanon, Renault, France ; Olivier Lecerf, Lafarge Coppée, France ; Hans Meekle, Bosch, Allemagne ; Louis von Planta, Ciba-Geigy, Suisse ; Wolfgang Seelig, Siemens, Allemagne.
  4. Sources : Cowles, Maria Green (1996), « Business Means Europe. Who Built the Market? », in Martin Bond, Julie Smith et William Wallace (éd.), Eminent Europeans, Greycoat Press, Londres, pp. 192-202. Cowles, Maria Green (1995), « Setting the Agenda for a New Europe: the ERT and EC 1992 », Journal of Common Market Studies, vol. 33, nº 4, décembre 1995, pp. 501-526.
  5. Camille Adam, Au nom de l’Europe,  https://www.youtube.com/watch?v=yY9h0edVVPk, Mourir pour l’Europe : 40 ans de destruction obsessionnelle de la France, https://elucid.media/politique/mourrir-pour-l-europe-40-ans-de-destruction-obsessionnelle-de-la-france-camille-adam
  6. À ce sujet, on lira avec la plus grande attention Amina Hassani, La justice du capital, Quand les multinationales (dé)font la loi, La fabrique, 2025. L’auteur montre comment l’arbitrage érode la souveraineté des États et dépossède les populations pour protéger la circulation et l’accumulation du capital en tout temps et en tout lieu. Un scandale planétaire trop méconnu.
  7. L’intervention de Pierre Mendès France est consultable dans le Journal officiel de la République française. 19 janvier 1957, n° 3, pp. 159-166.
  8. https://la-bas.org/la-bas-magazine/textes-a-l-appui/quand-jacques-delors-faisait-des-confidences-aux-militants-de-la-cfdt
  9. Le Figaro, 28 mars 2020 : « Le manque de solidarité faitcourir un danger mortel à l'Union européenne”, a averti samedi 28 mars l'ancien président de la Commission européenne Jacques Delors, dans une déclaration transmise à l'AFP par l'institut à son nom qu'il a fondé. »
  10. https://elucid.media/democratie/jacques-delors-individualisme-exacerbe-deregulation-solidarite-democratie-institutions-monde-perte/   

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