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L’héritier de BHL dans l’avion présidentiel

On s’en délecte… Ces deux signatures du Diplo n’ont pas leur pareil pour moquer les petits messieurs de la politique, de « l’intellect » ou des médias. Avec, notamment, un bien bel excipit…

Serge Halimi et Pierre Rimbert

On s’en délecte… Ces deux signatures du Diplo n’ont pas leur pareil pour moquer les petits messieurs de la politique, de « l’intellect » ou des médias. Avec, notamment, un bien bel excipit…

Qui écoute encore le président Emmanuel Macron ? Son entretien du 18 juin dernier a réuni l’une des plus faibles audiences de France 2. À la fin de l’échange, seuls 700 000 téléspectateurs résistaient encore à ce festival d’autosatisfaction doublé de prévisions enchantées. Au Liban, « les choses se sont beaucoup améliorées ces derniers temps », a prétendu le président français. Quelques heures plus tard, un ministre israélien prévenait : « Pour chaque larme que verse une mère israélienne, mille mères libanaises pleureront. Tout le Liban doit brûler. »

Un double mandat constellé d’échecs qui s’achève dans une impopularité record ; des journalistes longtemps dociles qui rivalisent à présent d’ouvrages assassins sur leur héros déchu ; des intellectuels qui fuient l’Élysée après s’y être engouffrés quand ils croyaient que l’hôte des lieux s’intéressait à leurs travaux plutôt qu’à leurs louanges : le tableau général est lugubre. Pour le faire reluire, M. Macron se demande sur qui il peut encore compter – en dehors de ses ultimes groupies de Radio France.

À la recherche d’un écrivain susceptible de dialoguer avec lui, comme André Malraux avec Charles de Gaulle, il avait d’abord jeté son dévolu sur Bernard-Henri Lévy. Un familier de l’Élysée depuis François Mitterrand, toujours disponible pour flagorner plus puissant que lui. En particulier les présidents qui suivent ses conseils.

Mais, après plus d’un demi-siècle de cabotinages sur la scène publique, l’essayiste est devenu toxique. Ses sermons fatiguent, ses livres indiffèrent. Alors qui, pour devenir le chambellan littéraire de M. Macron ? « BHL » a depuis longtemps organisé sa succession, ainsi qu’il l’a rappelé le 4 juin dernier avec une fatuité presque désarmante dans sa chronique du Point : « Mes lecteurs les plus attentifs se souviendront peut- être de ce bloc-notes que j’avais intitulé, en 2020 : “Retenez bien ce nom : Nathan Devers” (Le Point, n° 2498). Ma recommandation est devenue vaine. Car les journaux, désormais, courtisent le jeune écrivain. Les télévisions se le disputent. »

BHL trouve Devers d’autant plus « brillantissime » qu’il anime La Règle du jeu – une revue où les renvois d’ascenseur sont plus courants que les lecteurs. Devers a com- pensé avec les téléspectateurs. D’abord ceux de CNews, chaîne d’extrême droite qu’il a quittée récemment après un nombre exceptionnel de passages, puis France Info et France 5 (« C ce soir ») – sans oublier désormais une émission hebdomadaire sur France Culture, où, selon la station, il est « entouré de philosophes, artistes, historiens, scientifiques et citoyens engagés ». À rebours de son mentor, qui a accusé presque chacun de ses contradicteurs d’antisémitisme ou de fascisme, lui estime qu’il faut « penser contre soi-même » – l’un des clichés les plus éculés du journalisme français avec « le courage de la nuance ».

Contre soi-même, vraiment ? Il est permis d’en douter après avoir lu son entretien avec M. Macron (L’Express, 4 juin 2026). Embarqué par le président de la République dans son avion, Devers est tout ébloui. Le survol de l’Inde stimule son talent d’écrivain : « À travers le hublot, j’observe les faubourgs de la capitale défiler, scintiller dans la nuit, disparaître enfin sous une chape de brume ». Mais rien ne vaut la rencontre avec le président « dans son bureau flottant. Il a délaissé le costume pour un gilet à capuche aux couleurs de la French Tech. Il commande un café, je l’imite ». Après avoir passé les plats avec une suavité de loukoum à la rose, l’intervieweur en vient au fait : inciter M. Macron à « reconnaître officiellement un gouvernement de transition iranien » que dirigerait le fils du dernier chah, M. Reza Pahlavi, un peu comme Bernard-Henri Lévy avait convaincu M. Nicolas Sarkozy d’adouber le Conseil national de transition (CNT) libyen en mars 2011 en court-circuitant le Quai d’Orsay. Pas plus que BHL, son protégé n’en a cure. Il songe les yeux ouverts « à la conversation que nous venons d’avoir, le président et moi, au sujet de cet événement dont personne ne sait s’il adviendra ou non. (...) L’avenir lui ferait-il écho ? »

M. Macron aurait répondu au jeune philosophe que « l’histoire nous a prouvé qu’elle est imprévisible ». Certaines scènes de la comédie humaine le sont beaucoup moins.

Serge Halimi et Pierre Rimbert

Première publication in Le Monde diplomatique, juillet 2026, p. 2.

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