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No pasarán ?

Encore un gros, gros effort, camarades, pour transformer la « bataille culturelle » en un véritable projet révolutionnaire, tel pourrait être le résumé de ce remarquable article de l’une des meilleures plumes du Diplo. Elle y décrypte les simplismes, insuffisances, contradictions, non-dits, oublis du discours de « gauche » face aux assauts répétés, généralisés, contre « la culture », d’où qu’ils viennent. De ces éclaircissements toniques et salutaires, on sort ragaillardi, plus au fait de ce qu’il faut faire et, surtout, ne pas faire…

Evelyne Pieiller et Le Monde diplomatique

Encore un gros, gros effort, camarades, pour transformer la « bataille culturelle » en un véritable projet révolutionnaire, tel pourrait être le résumé de ce remarquable article de l’une des meilleures plumes du Diplo. Elle y décrypte les simplismes, insuffisances, contradictions, non-dits, oublis du discours de « gauche » face aux assauts répétés, généralisés, contre « la culture », d’où qu’ils viennent. De ces éclaircissements toniques et salutaires, on sort ragaillardi, plus au fait de ce qu’il faut faire et, surtout, ne pas faire…

Dénoncer l’extrême droite, sauver la démocratie : la « bataille culturelle » désigne un ennemi et nomme un objectif. Mais lutter pour la pleine liberté de création et d’expression devrait conduire à remettre en question l’ensemble d’un système qui les limite, dont ses valeurs, parfois bien maquillées.

C’est rude, c’est angoissant, c’est destructeur. On parle de menace existentielle, de projet civilisationnel, de démocratie en péril. Le monde de la culture ne recule pas vraiment devant l’emphase, mais il est vrai qu’il est attaqué assez vigoureusement, du côté (pile) des subventions, du côté (face) des libertés. Des élus déprogramment des manifestations, les tutelles coupent dans les budgets, le ministère gèle une partie des financements de vingt-huit grands établissements. Les concentrations qui se multiplient, dans l’édition, la presse, l’industrie audiovisuelle, suscitent des réactions ardentes (1). L’heure est à « zapper Bolloré » et ce qu’il représente, un danger de « prise de contrôle fasciste sur l’imaginaire collectif » (2). Dans le domaine du financement public — l’emprise du mécénat suscite moins d’émotion (3) —, la baisse qui se systématise avec flegme, au nom de la triste nécessité du réalisme, est lue dans le même sens : régression démocratique.

À l’évidence, les travailleurs de la culture ont peur, pour les conditions d’exercice de leurs professions mais pas uniquement. Indissociablement en tant que citoyens. Un nouveau genre de barrage républicain se dresse qui mobilise toutes les sensibilités de gauche, comme on dit de façon aimablement floue. Voici venu le temps de la « bataille culturelle ».

Le terme est partout. Il a plus ou moins pris le relais de la fameuse « hégémonie », empruntée à Antonio Gramsci, le philosophe cofondateur du Parti communiste italien. L’extrême droite avait, dès 1981, avec Alain de Benoist, repris le concept, en le dévoyant sereinement. Gramscisme de droite, marketing de l’oxymore. Le pouvoir se gagne d’abord dans les idées. Simple. Basique. Chez Gramsci, c’est un peu plus compliqué. Comme il l’écrit dans les Cahiers de prison, « si l’hégémonie est éthique-politique, elle ne peut pas ne pas être également économique » : la bataille à mener, entreprenant de « rendre les gouvernés intellectuellement indépendants des gouvernants », relève d’une stratégie très exactement révolutionnaire, qui ne se limite pas à la sphère strictement culturelle.

La bataille culturelle, telle que la pratique la gauche d’aujourd’hui, de tribunes en déclarations, c’est-à-dire menée par et pour la culture, ne vise pas la constitution d’une conscience de classe au service d’un projet révolutionnaire (4). Elle est revendiquée d’abord et avant tout pour dénoncer l’extrême droite, les forces réactionnaires, s’y opposer, sauver « la démocratie ». C’est assurément plus consensuel. C’est aussi un peu vague. Car, concrètement, ça veut dire quoi, à part le contraire du fascisme ? Et pourquoi la « culture » serait-elle, intrinsèquement, par essence, antifasciste ? Ou existerait-il une mauvaise « culture » ? De quoi parle-t-on exactement ?

Le Rassemblement national (RN) semble bien, lui, savoir de quoi il retourne. La « culture » dominante — et subventionnée — est selon lui élitiste, tendancieuse et regrettablement de gauche. On pourrait résumer sa ligne — qu’expriment aussi, de façon énervée, les diverses censures exercées dans certaines des villes qu’il administre — par son rapport au Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), qu’il veut supprimer : non seulement ses aides viendraient « automatiquement financer des projets souvent idéologiquement orientés et uniformes pour une rentabilité nulle (5) » — selon le député RN Matthias Renault défendant en octobre 2025 un amendement pour le faire disparaître —, mais surtout, comme insiste le député, lui aussi RN, Sébastien Chenu, « un bon film se juge au nombre d’entrées qu’il fait. Un film sans spectateurs devant la toile, est-ce qu’il mérite d’être soutenu, financé ? » (France Info, 18 novembre 2025). Bref, à l’extrême droite, la culture, faut d’abord que ça plaise au bon peuple. Celui qui paie ses impôts. Et merci d’éviter la propagande gauchiste, on est là pour se distraire.

Ce qui n’empêche pas de s’enrichir l’esprit. Exemple magistral, et de surcroît magnifiquement payant, le Puy du Fou. Quand M. Philippe de Villiers déploie ses petites boutiques et ses tableaux vivants, il mène aussi une campagne idéologique : le culturel, ça peut rapporter, tous terrains.

À gauche, ou apparenté, on trouve aussi comme un penchant à vouloir que la culture justifie son existence et ses financements. D’une façon ou d’une autre, il faut que ça serve. Comme le souligne Télérama(9 avril 2026), « les personnes ayant des pratiques culturelles (…) jugent plus positivement les notions de respect des autres, de dialogue, de partage et de solidarité. En somme, un recul de la culture risquerait fort d’aller de pair avec un recul de la démocratie ». L’article est par ailleurs suivi d’adresses parisiennes « pour faire le plein de culture et de fête, partout et à toute heure ». La culture, c’est extra, et c’est démocratique. Grand thème. Inusable. Inattaquable. Conception utilitariste, inévitable, quel que soit le camp : qui soutiendra que la culture est neutre ? Tout dépend de ce qu’il en est de son « utilité ».

Le programme de La France insoumise (LFI), riche et minutieux, développe : « La possibilité pour toutes et tous d’accéder à des expériences sensibles d’altérité et de pouvoir soi-même exprimer un rapport critique et poétique au monde est un élément constitutif de la citoyenneté (6). » De son côté, le Parti communiste français (PCF) rappelle qu’en défendant tout ce qui en relève « nous défendons la dignité humaine (7) ».

En résumé, la culture porte des valeurs inestimables. Antifascistes par nature. Notamment parce qu’elle ouvre à l’autre. Parce qu’elle contribue à l’émancipation — oui, mais comment, mais de quoi ? Pour autant qu’on sache, il y a eu une culture nazie. Évidemment, en démocratie, la liberté de création et d’expression est garantie. Oui, mais il y a bien des nuances, des limites, des empêchements. « L’art et la culture sont des armes d’influence et de défense majeures pour la démocratie », s’exalte la porte-parole du Parti socialiste Emma Rafowicz (Le Monde, 17 mai 2026). Encore faut-il qu’ils puissent exister concrètement. Cela implique que la culture soit jaugée et jugée à l’aune de son respect de ce qui est alors considéré comme relevant des normes démocratiques. Donc, de choix politiques. Cela n’est pas sans renvoyer à d’autres questions, plus précises et donc embarrassantes. Au nom de quoi subventionner, par exemple ? Du bon contenu ? De ce qui contribue à légitimer ces normes ?

Mais la démocratie, c’est aussi le peuple. Et cette revendication du « goût » populaire — dont le RN voudrait se faire le héraut — travaille aussi la gauche, et sa périphérie. Au nom de l’échec supposé de la « démocratie culturelle » — que LFI à juste titre dément —, les attaques fleurissent contre « l’exclusion » : opéra réservé aux notables, théâtre public réservé à ceux qui sont dotés d’un capital culturel. Pas d’hésitation, il faut « repenser de fond en comble une politique culturelle essoufflée, et perçue comme de moins en moins légitime par beaucoup de citoyens-nes », affirme l’éditorial du premier numéro de « Batailles culturelles », la newsletter de Mediapart. Et Michel Guerrin de s’interroger dans Le Monde(10 juillet 2026) : « Une pièce de théâtre de cinq heures trente, est-ce bien raisonnable au moment où les décideurs culturels veulent diversifier le public ? »

Légitimons donc : par la participation, par la fréquentation, par la mise en avant d’une autre « culture », moins « bourgeoise » sans doute… Le populisme de gauche, tout à son idéal de démocratisation magique, assez proche d’un mépris compatissant, est-il vraiment plus démocratique que le populisme de droite, extrême ou non ? En quoi consiste précisément la différence entre les deux ? N’est-ce pas, toujours, l’idéologie du marché qui gagne, fût-elle coquettement progressiste ?

Assurément, la situation générale est pénible. Rien de tout à fait inédit. Seulement ça empire : le niveau de concentration du capital et la détermination des ultraréactionnaires qui le possèdent ne sont pas de soudaines anomalies. Et il n’est pas évident que scander « No pasarán » suffira à y changer quoi que ce soit. D’autant qu’existent même des capitalistes de gauche. M. Matthieu Pigasse par exemple. Qui mène la bataille culturelle avec vigueur. Antifasciste à fond. Il possède des participations dans le HuffPost, dans la production audiovisuelle (Mediawan), il est propriétaire de Radio Nova et des Inrockuptibles, et, avec AEG, des festivals Rock en Seine et We Love Green. Il a aussi des participations dans d’autres festivals, dont La Route du Rock, le Golden Coast, les Eurockéennes de Belfort (8)… Le 11 juin dernier, il expliquait au Sénat que le groupe Combat a pour objet de « donner à chacun les moyens de comprendre le monde, d’y trouver sa place et de contribuer à le transformer ». Émouvant. Précisons que son partenaire AEG Presents France, « branche du géant mondial de l’entertainment [divertissement] », est actionnaire de l’Accor Arena, de l’Adidas Arena, du Bataclan, produit les tournées françaises de Taylor Swift, Tyler The Creator… L’effet de diversité peut assez simplement se programmer quand on dispose de suffisamment de « stock », scènes, artistes.

Et ne parlons pas de profit, c’est un mot grossier.

Il y a quand même une nouveauté. L’irruption des algorithmes accentue follement le travail d’uniformisation du client et du produit (et de construction parallèle de « niches » destinées à assurer les rétifs à la loi de la majorité de leur originalité). Eux qui câlinent le penchant de chacun à la passivité, qui relaient le marché, le renforcent et le dicteront bientôt. Leurre de la multiplicité des « œuvres », qui nourrirait la multiplicité des imaginaires : 99 % des écoutes sur la plate-forme Spotify concernent 20 % du catalogue. Voilà du consentement enthousiaste au formatage… Même remarque face à la prolifération de livres, appelons-la comme ça, générés ou assistés par l’intelligence artificielle.

Convergence du néolibéralisme, du néopopulisme, du consumérisme, de l’obscurantisme : naguère, n’évoquait-on pas la convergence des luttes ? Car c’est une même puissance d’aliénation et d’exploitation qui touche non seulement les imaginaires, mais jusqu’aux existences, des artistes comme des ouvriers. La bataille culturelle ne peut qu’être sèchement politique et sociale : à défaut, et quand bien même ce peut être fugacement utile (et toujours à recommencer), elle pourra ne mener qu’à des actions corporatistes, et ne produire in fine que sentimentalement, moralement, vertueusement un soutien à la démocratie libérale.

Première publication in Le Monde diplomatique, août 2026, p. 27.

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Notes

  1. Lire Thierry Discepolo, « Le grand émoi des gens de lettres », Le Monde diplomatique, juin 2026.
  2. « Zapper Bolloré ».

  3. Lire « La privatisation des imaginaires » ainsi que Johan Popelard, « Joies troubles du mécénat », Le Monde diplomatique, respectivement décembre 2025 et janvier 2013.
  4. Lire Vivek Chibber, « La bataille culturelle ne suffit pas », Le Monde diplomatique, février 2026.
  5. Amendement présenté par M. Matthias Renault et les membres du groupe RN, n° I-973, projet de loi de finances pour 2026, Assemblée nationale, Paris, 21 octobre 2025.
  6. « Art et culture. Pour un service public du progrès humain », livret thématique du programme.
  7. « Appel pour de nouveaux États généraux de la culture », 12 juillet 2025, www.pcf.fr
  8. Jérémie Younes et Pauline Perrenot, « Matthieu Pigasse, un “Bolloré de gauche” ? », Acrimed, 22 mai 2026.

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