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Autogestion générale.Sortir du capitalisme : méthode

C’est un bon livre, comme on dit du « bon pain ». L’auteur, co-rédacteur en chef du magazine Frustration, convie le lecteur à explorer une question cruciale : quels sont les voies et moyens d’une « autogestion générale », condition sine qua non d’une sortie du capitalisme. Il en résulte un travail qui, articulant différents domaines de réflexion (histoire, sociologie, économie, sciences politiques, droit, etc.), constitue une importante contribution à un sujet que l’on – et le « on » est large ! – s’efforce d’enterrer. Le style est de plus vivant, accessible, et empreint d’humanité. Pour L’Antivol, qui partage et popularise cette perspective d’une autogestion généralisée, révolutionnaire, l’ouvrage de Guillaume Etiévant est donc hautement recommandable. On en lira ici les dernières pages, avant de courir l’acquérir ou l’emprunter en bibliothèque ! Et le faire connaître à votre tour…

Guillaume Etiévant

C’est un bon livre, comme on dit du « bon pain ». L’auteur, co-rédacteur en chef du magazine Frustration, convie le lecteur à explorer une question cruciale : quels sont les voies et moyens d’une « autogestion générale », condition sine qua non d’une sortie du capitalisme. Il en résulte un travail qui, articulant différents domaines de réflexion (histoire, sociologie, économie, sciences politiques, droit, etc.), constitue une importante contribution à un sujet que l’on – et le « on » est large ! – s’efforce d’enterrer. Le style est de plus vivant, accessible, et empreint d’humanité. Pour L’Antivol, qui partage et popularise cette perspective d’une autogestion généralisée, révolutionnaire, l’ouvrage de Guillaume Etiévant est donc hautement recommandable. On en lira ici les dernières pages, avant de courir l’acquérir ou l’emprunter en bibliothèque ! Et le faire connaître à votre tour…

La transformation du travail ne peut (…) pas être dissociée d’une transformation du pouvoir politique lui-même. En réinventant la manière de travailler, les salariés apprennent à se gouverner collectivement, à remettre en cause les logiques hiérarchiques et les médiations politiques qui les tiennent à distance des décisions essentielles. Ce processus d’auto-organisation pourrait ouvrir une dynamique bien plus large, où la démocratie s’étendrait à toutes les sphères de la vie sociale. Autrement dit, l’enjeu n’est pas seulement de « changer de République », mais de changer la logique de pouvoir : substituer à la représentation délégataire une organisation sociale fondée sur l’autonomie et la solidarité. Pour qu’une société soit libre, elle doit s’autogouverner. C’est ce qu’on appelle l’autogestion générale : elle concernerait non seulement toutes les entreprises, mais également l’ensemble des lieux où s’organise la vie collective : institutions, services publics, associations, et plus largement toute structure où des décisions communes doivent être prises.

(…) J’ai voulu, dans ce livre, fixer les grandes lignes d’un projet autogestionnaire qui atteindrait progressivement toute la société. Il y a toujours un espace infime entre le discours idéaliste creux et la résignation, et je me suis efforcé de m’y glisser. Les propositions que je développe ne pourront évidemment voir le jour que si un rapport de force social puissant s’organise dans le pays. L’histoire montre que de telles avancées n’ont jamais été obtenues par la seule bonne volonté des gouvernants. Si, à partir de 1945, une part importante de l’économie française a été socialisée, à travers la sécurité sociale, les retraites ou les nationalisations, c’est largement parce que le pouvoir en place redoutait l’influence du modèle soviétique. Pour contenir la progression du Parti communiste français et éviter le basculement vers une économie intégralement nationalisée et alignée sur l’URSS, il a accepté d’ouvrir un espace de socialisation partielle. À l’époque, la population française avait conscience que le système capitaliste n’était qu’une modalité parmi d’autres de l’organisation de nos sociétés, puisque toute une partie du monde avait opté, de gré ou de force, pour un autre type de développement. C’est la limite des considérations de Bernard Friot sur le « déjà-là communiste de la France » (la fonction publique, la sécurité sociale et la retraite par répartition) qui faciliterait selon lui la révolution qu’il promeut (1). Les retraités et les malades ne perçoivent sans doute pas le communisme dans les revenus et les remboursements qu’ils reçoivent. Ce n’est pas par méconnaissance. C’est parce que ce n’est pas du communisme, mais, justement, un moyen pour que celui-ci n’arrive pas. Le modèle social français, malgré toutes ses réussites, était une concession pour empêcher une véritable révolution d’advenir. Et cela a fonctionné.

Il faut donc construire un autre rapport de force, non pas basé fondamentalement sur ce que les institutions contiennent déjà, même si c’est utile à la réflexion, mais bien plutôt sur la mobilisation des salariés eux-mêmes. Les directions politiques et syndicales évoluent aujourd’hui au sein d’un système dont elles sont profondément parties prenantes. Leur action se concentre sur des aménagements progressifs, souvent utiles et concrets pour améliorer les conditions de vie – ce qui constitue un apport réel qu’il ne faut pas sous-estimer. Mais elles s’inscrivent plus rarement dans une perspective de transformation structurelle du mode de production capitaliste. Il me semble que cette orientation pourrait évoluer si des changements significatifs prenaient corps directement dans les entreprises et plus largement dans la société, à travers l’émergence d’une dynamique collective portée par les salariés eux-mêmes mais aussi par l’ensemble des classes laborieuses, qu’il s’agisse de travailleurs salariés ou non, intérimaires, autoentrepreneurs chômeurs ou intermittents du spectacle, jusqu’à s’étendre peu à peu aux institutions politiques elles-mêmes. Je rejoins ici les idées d’André Gorz, pour lequel le combat pour des réformes structurelles, c’est-à-dire des conquêtes durables qui font progresser concrètement vers la démocratie socialiste, est aussi essentiel que la lutte pour des objectifs intermédiaires qui, lorsqu’ils sont formulés dans le prolongement direct des revendications immédiates, mettent en lumière la possibilité, les avantages et la nécessité d’une voie alternative. « Au lieu d’opposer de façon dichotomique le présent à l’avenir comme le Mal au Bien, l’impuissance présente au pouvoir futur, il s’agit de rendre l’avenir présent et le pouvoir déjà sensible à travers des actions reflétant aux travailleurs leur force positive : leur capacité de se mesurer avec le pouvoir du capital et de lui imposer leur volonté (2) », écrit-il notamment.

L’énergie nécessaire à l’écriture d’un livre est disproportionnée par rapport à l’effet qu’il peut réellement avoir sur les comportements. Pourtant, il faut écrire, parce que le silence est pire. Je suis reparti ici de quelques exemples de ce que l’histoire a produit. Elle n’est pourtant jamais une répétition. Le futur est inenvisageable. Il ne faut pas craindre les idées neuves. Une chose est certaine, on ne peut pas laisser les choses continuer ainsi. Dans ce livre, j’ai choisi de ne pas dresser la liste des raisons de se révolter, que nous rapportons chaque jour dans Frustration Magazine. Elle serait interminable. La plus insupportable pour moi est la condition des enfants. Savez-vous qu’en France, 20% des moins de 3 ans vivent sous le seuil de pauvreté (3) ? Pire, chaque année, environ 2700 enfants y meurent avant l’âge de 1 an, soit un sur 250 (4). La France se classe ainsi parmi les pires pays d’Europe dans ce domaine, alors que dans les années 1990, elle était en tête des nations les plus performantes en matière de survie infantile. Ces chiffres dépassent largement le simple registre statistique : le capitalisme, dans sa logique implacable de productivité et d’ordonnancement comptable, considère la vie des plus fragiles comme un paramètre externe à gérer à la marge. Aujourd’hui, plus de 2000 cancers sont diagnostiqués chez des enfants chaque année (5). Une part croissante de ces maladies est liée aux ravages du système capitaliste (pesticides, pollution de l’air, perturbateurs endocriniens, expositions précoces aux substances chimiques). Autrefois, ces cas étaient rares ; désormais, ils deviennent le symptôme d’une société qui sacrifie la santé des plus jeunes au profit du rendement pour les actionnaires. Le système économique n’explique certes pas tout, mais la vision de l’humanité qu’implique le capitalisme conduit en tout cas à hiérarchiser les priorités. Et on ne fait donc pas tout pour que les enfants vivent mieux, car on ne fait pas tout pour que les hommes et les femmes en général vivent mieux.

Nous sommes tous conscients que le modèle capitaliste est structurellement défaillant ; ceux qui en profitent le savent aussi. Pourtant, nous continuons tous à jouer la comédie d’un système censé bénéficier à tous, qui serait le seul qui fonctionnerait. Cela me fait penser à ce que Jean-Paul Sartre illustre avec son exemple fameux du garçon de café qui joue à être garçon de café. Ses gestes trop rapides, trop exécutés, trahissent une mise en scène, comme s’il réduisait son être à un rôle, niant ainsi sa liberté. J’ai découvert Sartre avec cette incarnation simple, que l’on nous enseignait au lycée. Il m’a donné envie de lire Les Chemins de la liberté, sa grande trilogie romanesque. Sartre y vise quelque chose de très profond : l’être humain qui cherche une fonction dans laquelle se figer pour fuir l’angoisse de sa liberté. En adhérant à une identité déterminée par la société dans laquelle on évolue, on s’éloigne délibérément de ce que l’on pourrait devenir, et c’est là que la mauvaise foi prend racine : nous nous mentons constamment à nous-mêmes. Dans Les Chemins de la liberté, cette attitude se retrouve notamment chez le personnage de Mathieu, qui se retranche derrière l’image de l’homme libre et indépendant pour éviter de prendre des décisions concrètes, qu’il s’agisse de sa vie intime ou de son engagement politique. Bien que sensible à la cause des républicains espagnols, il ne s’engage pas pour se battre avec eux, et se le reproche intérieurement. Pour se persuader qu’il est libre, il en vient à commettre des actes gratuits absurdes, comme se planter un couteau dans la main. Sartre étend ici au collectif des considérations d’abord centrées sur l’individu. Il montre ainsi, dans ses romans comme dans ses pièces de théâtre, que nous avons toujours la possibilité de rompre avec le rôle que nous pensons subir, mais que cette liberté peut effrayer, car elle nous prive du confort de nous croire déterminés ou assignés à une identité. Chacun de nous participe, à sa manière, à cette mise en scène quotidienne. Dans une société capitaliste qui juge la valeur des individus à leur productivité et à leur consommation, cette fausse adhésion devient une routine généralisée. Nous engageons tous de petits mensonges performatifs : nous croyons, ou feignons de croire, que notre rôle social nous définit vraiment. Au bureau, nous arborons un sourire calibré, validons des consignes absurdes, participons à des réunions où l’essentiel est soigneusement étouffé. Dans le métro, nous devenons l’usager discipliné, absorbé par son téléphone et ses écouteurs, et synchronisé avec le flot des anonymes que nous croisons. Dans les magasins, nous choisissons nos marques comme s’il s’agissait de décisions libres, confirmant par chaque achat notre place dans le système économique. En dissimulant notre liberté, nous effaçons la seule force capable de nous arracher au capitalisme. Nous laissons mourir d’avance l’élan qui pourrait briser le cercle où nous tournons en rond. L’expression potentielle de notre liberté est brimée par la part d’inertie, de mémoire et de blessures intimes qui pèsent sur nos décisions.

Je ne sais pas réellement comment et pourquoi certains réussissent malgré tout à retrouver cet élan, mais cela arrive chaque jour. C’est le cas de nombreux Gilets jaunes qui, fin 2018, ont affronté la police et supporté arrestations, blessures et condamnations pour contester le pouvoir, refusant de limiter leur engagement à des formes de protestation autorisées et inoffensives. C’est aussi le cas des syndicalistes qui acceptent de perdre plusieurs journées, parfois plusieurs semaines de salaire, pour organiser et maintenir des grèves, alors que ces sacrifices pèsent lourdement sur leur vie quotidienne. Comme je l’ai montré dans ce livre, ce fut le cas des révolutionnaires des Asturies en 1934, qui ont occupé les mines et instauré un pouvoir ouvrier face à l’armée envoyée pour les écraser, ou encore des militants anarchistes et socialistes de Barcelone en 1936, qui ont pris les armes contre le coup d’État franquiste et tenté d’auto-organiser la société sur des bases égalitaires. Ce fut le cas des Chiliens qui, au début des années 1970, sous le gouvernement de Salvador Allende, ont mis en place des cordons industriels et des réseaux d’approvisionnement populaires pour résister aux sabotages économiques du patronat et préparer une économie socialisée. Ce fut aussi le cas des mouvements de libération en Afrique et en Asie, comme le FLN algérien et le Viêt Minh vietnamien, qui ont mené de longs combats contre les puissances coloniales, en assumant des pertes considérables. Au moment où je termine ce livre, c’est le cas d’une partie de la génération Z, qui combat le capitalisme et ses gouvernements corrompus au prix de nombreux blessés et de morts au Maroc, au Pérou, au Népal, à Madagascar… Ce fut enfin le cas de tous ceux qui, à un moment donné, ont cessé de considérer l’ordre établi comme naturel et ont agi en conséquence, au prix de leur confort, de leur sécurité et parfois de leur vie.

Le philosophe grec Cornelius Castoriadis explique le moment où l’acceptation passive se transforme en action consciente (6). Selon lui, toute société repose sur un imaginaire institué, un ensemble de significations, de croyances et de règles que les individus tiennent pour évidents. Cet imaginaire façonne ce que nous jugeons possible ou impossible, pensable ou impensable. Tant que nous restons enfermés dans cet horizon, nous ne percevons pas notre liberté, puisque nous confondons ce qui est avec ce qui doit être. Pourtant, Castoriadis insiste sur l’existence d’un imaginaire radical, c’est-à-dire notre capacité créatrice à produire de nouvelles significations, d’inventer d’autres manières de vivre et d’organiser la société. C’est cet imaginaire radical qui permet l’irruption de l’inédit dans l’histoire. Mais pour que cet imaginaire radical se traduise en réalité, il faut qu’il s’articule à un projet d’autonomie politique. L’élan dont je parle, celui des grévistes, des insurgés, des mouvements révolutionnaires, ne se réduit pas à un geste de révolte. Il incarne une double autonomie : des individus qui se défont mentalement de l’imaginaire dominant et qui inventent ensemble d’autres formes de vie collective. Le capitalisme contemporain, en prétendant être le seul horizon possible, neutralise ce processus. Il réduit la liberté à la simple possibilité de choisir entre des options prédéfinies. Reconnaître notre liberté véritable, c’est donc refuser cette réduction, rouvrir la question de ce que nous voulons être ensemble, et découvrir que rien dans l’ordre social actuel n’est intangible. Peut-être ce livre peut-il, à sa mesure, y contribuer ?

Notes

  1. Bernard Friot, Bernard Vasseur, Le Communisme qui vient, la Dispute, 2024.
  2. André Gorz, Stratégie ouvrière et néocapitalisme, Seuil, 1964.
  3. « Niveau de vie et pauvreté des enfants », Insee Références, octobre 2024.
  4. « Un enfant sur 250 meurt avant l’âge d’un an en France », Insee Première, n° 2048, avril 2025
  5. Site internet de l’association Vaincre le cancer.
  6. Cornelius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, Seuil, 1975.

Extrait de Autogestion Générale. Sortir du capitalisme : méthode, coédition Frustration-Les Liens qui Libèrent,
mai 2026, pp. 215-226.

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