À la une de l'Antivol

1984

La sortie en France, fin février dernier, du film de Raoul Peck « Orwell 2 + 2 = 5 » (fort intéressant même si ce n’est pas son meilleur…) peut être l’occasion de lire ou relire l’opus majeur d’Orwell. En voici les premières pages qui fixent bien le cadre…

La peur de la liberté

Face à la guerre il est capital de prendre ses distances, concrètement et conceptuellement. Ne jamais demeurer rempli, abêti par les stéréotypes qui empêchent de penser et de vivre. Nous l’avions déjà proposé grâce à Roger Caillois et ses réflexions comparatives sur la guerre dans les sociétés modernes et la fête dans les sociétés traditionnelles, republiées en mai 2022 sur ce blog.

Carlo Levi

Face à la guerre il est capital de prendre ses distances, concrètement et conceptuellement. Ne jamais demeurer rempli, abêti par les stéréotypes qui empêchent de penser et de vivre. Nous l’avions déjà proposé grâce à Roger Caillois et ses réflexions comparatives sur la guerre dans les sociétés modernes et la fête dans les sociétés traditionnelles, republiées en mai 2022 sur ce blog. On poursuivra ici cette réflexion distanciée, décalée par un extrait du livre de Carlo Levi « La peur de la liberté » consacré aux rapports entre guerre, État, religion, croyances. L’ouvrage, rédigé fin 1939 depuis La Baule où l’auteur était réfugié, résonne encore fort à nos esprits, tant par son titre que nombre de ses pages.

« Toute aliénation crée des idoles,
et il n’y a pas de création d’idoles sans aliénation. »

Pour la divinité de l’Etat, la guerre sera un sacrifice parfait, car, grâce à celle-ci, elle aura pour victimes ses ennemis, les étrangers au dieu et le dieu lui-même, ses représentants, ceux qui constituent l’État, les guerriers. Les soldats ennemis qui n’auront pas été tués au combat deviendront justement esclaves – et les esclaves seront sacrifiés sur les autels, ou seront gardés pour les travaux humiliants : toujours victimes d’une même idole. La conversion est inutile, souvent impossible, rarement demandée : on n’a pas besoin de prosélytes, mais seulement d’étrangers au dieu particulier et à l’humanité elle-même, qui peuvent être immolés. C’est seulement lorsqu’il y a, à côté ou au-dessus du dieu de l’Etat, un autre dieu plus universel, que l’on peut concilier les intérêts opposés et les différents cultes, en baptisant collectivement et rapidement les prisonniers, comme les Espagnols le firent pour les Mexicains – les initiant (avant de les exterminer ad majorem dei gloriam) au règne d’un autre dieu dont le royaume terrestre était Madrid. Mais baptisée ou non, convertie ou non, la dépouille de la guerre est dépouille opima, sacrée pour la Déesse de l’Etat, hostie à sacrifier.

Chaque guerre est un duel entre dieux, un jugement de Dieu et jugement dans les deux sens : Dieu juge et est jugé. Seul le dieu vainqueur est jugé existant et vrai : la victoire est la preuve de sa naissance, de sa puissance, la consécration de sa légitimité. Le massacre des prisonniers et des vaincus est non seulement légitime, mais encore nécessaire aux guerres religieuses, et il est vain et stupide de s’étonner des bombardements des villes ouvertes et de la mort des enfants lorsqu’on combat pour une idole. Ces prisonniers, ces vaincus, ces femmes, ces enfants ne sont pas protégés par les dieux ; ils n’ont pas d’idoles puissantes et vivantes : aussi n’appartiennent-ils pas au monde des rites ; ce sont des étrangers, des vaincus, et c’est pour cela qu’ils doivent être enchaînés, faits esclaves, immolés comme victimes : victi et victimae.

Les guerres suivent et reflètent la nature du dieu avec lequel elles s’identifient. Les divinités héroïques et multiples vivront au milieu de guerres continuelles et particulières. Avec les divinités féodales, c’est la guerre sur toutes les frontières, dans tous les rangs. Avec les divinités d’Etats plus vastes, nationaux et impériaux, les guerres seront plus vastes, nationales et mondiales. Et toujours le sens idolâtrique de l’Etat exige la guerre totale et continuelle, inhérente à l’Etat et à son existence, inséparable de la vie du dieu.

(…) Mourir à la guerre est un privilège, et un sacrifice particulièrement cher et nécessaire à l’Etat. Tuer à la guerre n’est pas un acte criminel, mais un acte méritoire : ce n’est pas verser du sang criminel, mais c’est verser un sang sacré ; c’est agir en prêtre, en sacrificateur. Etre tué à la guerre, ce n’est pas mourir, ainsi que le disent les milliers d’épigraphes ; c’est vraiment se faire immortel, atteindre l’immortalité de l’Etat, car c’est mourir pour lui, à sa place, sous ses drapeaux, avec son aspect.

(…) La guerre est un rite, et comme telle n’a pas besoin de justification. Et même, plus elle paraît absurde et incompréhensible à la raison, plus elle est efficace et créatrice de divinités. Les guerres justes, c’est-à-dire celles que l’on fait pour défendre sa vie et son âme, ne sont pas des guerres religieuses, et c’est pourquoi elles n’ont aucune efficacité idolâtrique. Seules les guerres injustes peuvent réellement doter de puissance et de vie les idoles de l’Etat. Une prière est d’autant plus efficace qu’elle est moins compréhensible : la guerre est d’autant plus nécessaire et utile à la divinité de l’Etat, qu’elle est moins justifiable. Quelles qu’elles soient, les religions exigent toutes des victimes parfaites : s’il s’agit d’animaux, ceux-ci doivent être sains ; s’il s’agit d’hommes, il faut qu’ils n’aient commis aucune faute, qu’ils n’aient ni défauts ni maladies : la vraie victime est pure et innocente. Tous ceux qui contineunt à considérer la guerre comme un moyen violent pour résoudre une question matérielle déterminée – question que l’on résoudrait bien mieux autour d’un tapis vert, etc…, mais qui, malheureusement peut être réglée par une confrontation des forces, légitime sans doute, mais seulement quand tout autre moyen s’est avéré impossible, etc. – et qui, de ce fait, croient qu’il est possible d’arbitrer les différends, et qui déplorent les bombardements des villes ouvertes ou les torpillages sans avertissement préalable, tous ceux-là ne pensent pas qu’il ne puisse pas y avoir de raisons de guerre, comme il ne peut pas y avoir de raisons de prières. Ils oublient que la seule raison de la guerre est un manque de raison (car là où il y a raison, il n’y a pas de guerre) ; que seules les guerres vraies et efficaces sont les guerres injustes, et que les victimes innocentes constituent pour les dieux la nourriture la plus fortifiante et la plus délicate.

Extrait de La peur de la liberté, Gallimard, 1955, p. 41, 135-137, 142-143, 155-157. (Traduction de l’italien par Jean-Claude Ibert)

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