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Crise agricole : « Le modèle productiviste n’en finit pas de faire mourir ses propres enfants »

On lira ci-dessous, dans une version légèrement modifiée, un entretien donné en janvier au blog Reporterre

Pierre Bitoun, entretien avec Catherine Marin

On lira ci-dessous, dans une version légèrement modifiée, un entretien donné en janvier au blog Reporterre.

Comment mieux comprendre le malaise agricole, avec ses manifestations, ses blocages, mais aussi ses suicides, son épuisement ? En remontant l’Histoire jusqu’à l’aube du capitalisme productiviste, propose Pierre Bitoun. Sociologue et essayiste, il réfléchit sur la paysannerie et son histoire depuis les années 1975. Au fil de son parcours, il a connu les principaux chercheurs engagés sur cette question, notamment Henri Mendras, l’auteur de La Fin des paysans, livre-enquête paru en 1967 qui a connu un certain retentissement. Il est l’auteur de plusieurs livres politiques, dont Le Sacrifice des paysans. Une catastrophe sociale et anthropologique, réflexion sur la transformation de la paysannerie française depuis la Seconde Guerre mondiale cosignée avec le sociologue Yves Dupont. Il coanime aussi le blog L’Antivol.

Reporterre : Depuis décembre dernier, le monde agricole a de nouveau investi les rues pour crier sa colère contre la gestion de l’épidémie de dermatose nodulaire contagieuse et l’accord de libre-échange avec le Mercosur. Cela vous paraît-il justifié ?

Pierre Bitoun : Cette colère est on ne peut plus justifiée, tant au regard de la situation gravissime dans laquelle se trouve la majorité des agriculteurs et des paysans que des réponses qui leur sont apportées par les gouvernants. On ne tient pas compte d’eux, on fait toujours prévaloir le dogme du libre-échange, de la concurrence mondialisée, quoi qu’il en coûte ; on procède à l’abattage complet du troupeau pour préserver la circulation de la marchandise et les possibilités d’exportation, sans souci de la souffrance tant humaine qu’animale.

Mais cette énième « crise » n’est, au fond, que la partie émergée de l’iceberg. Ce qui est en jeu c’est une disparition qui remonte loin, très loin dans le temps et qui est désormais entrée, dans des pays tels que le nôtre mais également un peu partout dans le monde, dans sa phase terminale ou quasi terminale. Si on continue sur les mêmes tendances lourdes de l’Histoire, si on ne change pas radicalement de cap, il n’y aura bientôt plus, en dehors d’une minorité de paysans – ceux qui défendent le modèle artisanal, non industrialiste, de « l’agriculture paysanne » –, que des agriculteurs eux-mêmes en nombre sans cesse plus réduit car ils se dévorent les uns les autres faisant advenir cette pointe avancée du productivisme en agriculture que sont les fermes-usines.

Il reste tout de même aujourd’hui une réalité dynamique de l’agriculture, avec deux colères et deux ambitions très différentes : celle de la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles) et des JA (Jeunes agriculteurs), et celle de la Confédération paysanne…

Certes, mais le modèle de « l’agriculture duale » ne tient plus. Les gouvernants européens et nationaux, les industriels et la grande distribution, les dirigeants de la FNSEA et des JA nous l’ont assuré pendant des années : les deux agricultures – l’une industrielle, performante et exportatrice, l’autre de niche, de terroir produisant des biens de qualité (pour ceux qui peuvent se les payer) – pourraient cohabiter.

Or, avec cette crise, cette peinture gentillette et mensongère explose sous nos yeux. D’un côté le modèle industrialiste se manifeste clairement comme ce qu’il n’a jamais cessé d’être : une impasse écologique, économique, sanitaire, sociale, humaine. De l’autre, le modèle de l’agriculture paysanne ne parvient pas, faute d’une vaste et efficace politique de soutien, à incarner l’alternative au modèle productiviste qui n’en finit pas d’étendre sa domination et de faire mourir ses propres enfants… et la Terre. En réalité, c’est tout le « système » qui ne fonctionne plus.

Est-ce pour souligner cet énorme gâchis que vous avez intitulé votre livre paru en 2016 « Le Sacrifice des paysans » ?

Si nous avons utilisé, avec Yves Dupont, le terme de « sacrifice », c’est en raison de ses résonances multiples. Paysans et communautés ou sociétés paysannes qu’on liquide, sacrifie sur l’autel de la modernité ; paysans qu’on transforme en agriculteurs et qui, pris dans la spirale du productivisme, sacrifient leurs vies et leurs conditions de vie au travail, aux banques et à l’alimentation des autres. Paysans et agriculteurs enfin, dont la disparition ou la manière dont ils sont traités constituent un laboratoire de la domination générale et entraînent d’infinies répercussions, banales ou catastrophiques, sur les vies de tous et le devenir de l’humanité. C’est ce que nous avons résumé d’une formule : « le sacrifice des paysans, c’est celui de tous les autres ou presque. »

Après la FNSEA, fondée en 1946, la Confédération paysanne a vu le jour en 1987 pour contrecarrer l’industrialisation de l’agriculture et ses méfaits écologiques et sociaux. Ses moyens (circuits courts, défense du bio…) étaient-ils suffisamment ingénieux pour constituer une alternative générale ?

Tout à fait, ses moyens étaient assez ingénieux et courageux pour l’envisager. Ça n’a pas été une mince affaire pour ces paysans qui, après avoir participé au mouvement de modernisation d’après-guerre, ont su peu à peu, à partir des années 1970 et surtout 1980, dénoncer les dégâts et les impasses du productivisme, fédérer différents syndicats ou groupes de paysans-travailleurs, inventer le modèle tout à la fois technique, écologique, social et politique de « l’agriculture paysanne ».

Dans notre livre, nous leur rendons hommage, de deux façons.

D’abord en disant que leur rupture avec le productivisme, dans leurs fermes aussi bien qu’en tant que projet global, a été le produit d’un effort sur eux-mêmes et en direction des autres : ils ont réussi, pour reprendre l’expression du sociologue américain Charles Wright Mills, à convertir « leurs épreuves personnelles de milieu » en « enjeux collectifs de structure sociale ». À l’heure de la souffrance généralisée au travail et de la difficulté à s’extraire des cadres mentaux et politiques du capitalisme, nous ferions bien toutes et tous de nous souvenir de leur exemple, et surtout de nous en inspirer !

Ensuite, nous revenons aussi abondamment sur les valeurs dont ces « agriculteurs », ayant repris avec intelligence et fierté leur nom de « paysans », ont été et restent porteurs. Ce sont la prudence (face à l’endettement, la technique, l’artificialisation…), la solidarité (entre agriculteurs, avec les consommateurs, entre le Nord et le Sud…), le pluralisme (avec les associations, contre la cogestion FNSEA-JA…) et enfin le devoir de désobéissance (le démontage du Mac Do de Millau en 1999, les faucheurs d’OGM, le combat contre les fermes-usines, les méga-bassines…). Si l’on y réfléchit, il y a dans ces quatre valeurs, tout à la fois de résistance et de création, l’ébauche d’une philosophie morale/sociale post-capitaliste et post-productiviste dont nous ferions tous bien, là encore, de nous inspirer…

Malheureusement la résistance de la Confédération paysanne, puis de l’altermondialisme, n’est pas parvenue à convaincre suffisamment pour faire basculer les comportements des consommateurs en faveur de l’agriculture paysanne. A quoi est-ce dû ?

L’échec – relatif tout de même puisque le modèle de l’agriculture paysanne a bel et bien essaimé – est venu de partout. L’Union européenne, l’État, porteurs des intérêts du capitalisme, et donc de l’agriculture industrielle – et en cogestion avec le couple FNSEA-JA – n’ont évidemment pas soutenu.

Du côté de la population, c’est la grande fabrique du consumérisme qui a prévalu, à coups de modelage publicitaire, d’ethos petit-bourgeois, de mollesse généralisée de la social-démocratie ou d’une écologie de plus en plus technocratique et dépolitisée, loin des penseurs révolutionnaires des années 1970 comme Gorz ou Illich. Et il ne faut pas oublier non plus tous ceux qui, agriculteurs, ouvriers, représentants des classes moyennes, CSP + ou -, regardaient de haut les paysans de la Conf’, les prenaient pour des gauchistes, des rêveurs ou ignoraient jusqu’à leur existence…

Autrement dit l’espérance d’une alternative a été manquée, absorbée par la « société instituée » (Castoriadis), car la rupture avec le capitalisme productiviste, en agriculture ou ailleurs, n’était pas mûre. Et elle ne l’est toujours pas d’ailleurs ! Ni dans les esprits, ni dans les faits ou le rapport de forces… Qui aujourd’hui veut vraiment « changer le cadre » et pas seulement l’adoucir avec quelques mesurettes, quelques miettes ? Miettes qui, soit dit en passant, sont de plus en plus difficiles à obtenir au fur et à mesure que l’on s’autocensure, que l’on restreint les finalités, l’horizon de la transformation sociale.

Quelle position politique faudrait-il tenir selon vous pour se dégager du productivisme capitaliste ?

L’une des conséquences majeures de la domination, c’est la quantification, la spécialisation, l’émiettement de la pensée. Vous pouvez assister ou participer à des tas de débats, sur l’agriculture, le progrès technique ou tout autre sujet, et y apprendre énormément de choses. Mais, le plus souvent, vous risquez aussi d’y émietter vos perceptions, vos réflexions, et de perdre ainsi ce regard global qui permet de se propulser dans un avenir souhaitable et transformateur.

Par ailleurs, il est important de regarder en face deux questions : l’une syndicale et l’autre électorale. Pourquoi les confédérations syndicales, même les plus contestataires, ont-elles abandonné tout projet révolutionnaire et nous refont constamment le coup des journées de manifestation à saute-mouton au lieu de lancer et de préparer, en amont des mobilisations sociales d’ampleur, une grande Caisse de Grève Générale (CGG) à même de changer le rapport de force ? Pourquoi les citoyens continuent-ils, dans leur immense majorité et quelle que soit l’élection, européenne, nationale ou locale, à se doter de « représentants » qui, par-delà leurs différences réelles ou leurs mensonges rivaux, communient dans le même sacrifice au totem modernité ? N’est-il pas tragique d’en être réduit à voter pour « le moindre mal », geste passablement illusoire et qui a surtout pour effet de retarder les transformations institutionnelles et politiques indispensables à la société postcapitaliste et postproductiviste ? De ces questions (et de bien d’autres…), ne serait-il pas temps de débattre collectivement, librement ?

Enfin, je crois qu’il est urgentissime de revenir aux fondamentaux c’est-à-dire d’énoncer clairement une véritable perspective révolutionnaire. Pour cela il est crucial, de ramener dans le débat public, sur le devant de la scène politique, un mot fort : l’autogestion. Une autogestion repensée, renouvelée, c’est-à-dire générale, populaire et en écho aux problèmes et conditions du XXIe siècle. Il y a dans l’expérience, l’idéal autogestionnaire un projet, un levier réellement et profondément transformateur de la société et de l’ensemble des institutions. Je vous renvoie ici à un article récent sur L’Antivol, un blog que je coanime.

Aujourd’hui c’est comme si l’idéal autogestionnaire avait disparu de l’imaginaire social : il a été invisibilisé. Et c’est de cela, d’une certaine façon, dont on crève ! Enfin quand on veut vraiment changer les choses, pas seulement les adoucir…

Pierre Bitoun et Yves Dupont, Le Sacrifice des paysans. Une catastrophe sociale et anthropologique, aux éditionsL’Échappée, 335 pages, 19 euros, 2016.

Première publication sur Reporterre le 20 janvier 2026 :
https://reporterre.net/Crise-agricole-Le-modele-productiviste-n-en-finit-pas-de-faire-mourir-ses-propres-enfants

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